Johanna Failer : peindre ses réalités intérieures

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Namur, le 16 décembre 2019

Johanna Failer dans son atelier aux Abattoirs de Bomel. Décembre 2019.
Photo : Jean-François Flamey / CCNamur.

Arrivée le 19 novembre par un train en provenance de Dresde (Saxe), la jeune peintre allemande Johanna Failer (1993), native de Bavière, y a fraîchement terminé en juillet 2018 ses études au sein de la plus ancienne école d’art d’Allemagne, la Hochschule für Bildende Künste / HfBK. Une académie des Beaux Arts créée peu avant 1800 où un certain Gerhard Richter a commencé à s’y former après la seconde guerre. Son rapport à la Belgique tient d’une année 2015 – 2016 passée à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles, notamment sous l’enseignement de Stephan Balleux – artiste pluridisciplinaire mêlant dessin, peinture, sculpture et multimédia – et de Philippe Hunt, professeur de littérature et philosophie aujourd’hui retraité, bien connu chez nous car il fut commissaire de l’exposition « Faire corps : écrire, lire, dire » en mars 2018.

Fin de résidence fixée le 20 décembre. Un mois de présence aux Abattoirs de Bomel, un mois pour tenter d’entrer dans l’univers de l’artiste s’exprimant volontiers dans un doux français presque murmuré.  Dès les premiers jours, lui proposer l’exercice difficile de partager cinq références artistiques qui comptent pour elle est apparu comme une entrée en matière potentiellement intéressante. Johanna se prête au jeu. En ressort l’écrivain et journaliste colombien engagé Gabriel García Marquez (1927-2014), la chanteuse argentine tout aussi engagée Mercedes Sosa (1935-2009),le pianiste juif américano-russe à la puissance de jeu reconnue qu’est Vladimir Horowitz (1904-1989); ensuite, un des grands peintres espagnols de la Contre-Réforme de l’Eglise catholique face à la protestante, Francisco de Zurbarán (1598–1664).

Voilà qui en dit déjà long sur la pensée et la sensibilité de Johanna Failer qui – quelques jours après ce premier échange – se rendait à la Cinematek pour visionner l’indispensable « Stalker » d’Andrei Tarkovsky.

Peter Handke dans son jardin. Photo : Hampus Lundgren (2014)

Peter Handke dans son jardin.
Photo : Hampus Lundgren (2014)

De ces cinq références, terminons avec la plus notable pour elle: Peter Handke (1942). Ecrivain, dramaturge et scénariste autrichien, prix Nobel de littérature 2019, Handke est un ami proche de réalisateur Wim Wenders à qui il a livré – en autre –  le scénario du film « Les Ailes du désir » (« Der Himmel über Berlin »).

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Johanna : « Peter Handke… j’admire profondément son travail. J’ai une connexion spéciale avec « Across ». (…) Il y est question du seuil, du franchissement réel et figuratif d’une frontière, d’un moment de transformation. Cela fait écho en moi. »

A l’image des personnages de Handke, Johanna se déplace régulièrement en dehors de son Allemagne natale. Une fois arrivée à destination, de manière contemplative, elle marche à travers l’inconnu et observe ce qui l’entoure. Paysages urbains, campagnes ou forêts, elle s’y enfonce comme pour y trouver une promesse, du réconfort ou appréhender une menace.

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Dans son atelier éphémère, on est frappé par les innombrables images nourricières épinglées sur les murs. Certaines ont été empruntées de-ci de-là, d’autres réalisées par ses soins. Toutes sont tournées vers des forêts tropicales. Des fragments de textes en Allemand et en Espagnol viennent ponctuer les images. Des récits, partout. Quand à ses peintures – sur papier Hahnemühle et Canson – elles sont disposées au sol comme si une hiérarchie avait été établie.

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Ses peintures… Faut-il y lire un témoignage apparent de souvenirs d’un voyage ? D’un simple inventaire qui inspire son geste de peintre ? Ou plus subtilement d’une quête personnelle à travers l’invention de situations, de personnages ou de péripéties ? Une certitude, sont étalées là devant nos yeux des représentations de scènes dont on a le sentiment de surprendre soudainement ce qui s’y joue. S’y mêlent des envols de perroquets, des fruits et autres légumes indigènes. Johanna semble inviter le regardeur à entrer dans un univers qui tient presque de l’ordre du sacré ou du rituel. Tout y est construit, pensé, composé et se révèle d’une cohérence esthétique certaine.

 

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Et Johanna de préciser : « Chaque peinture se suffit à elle même, je ne cherche pas à construire une histoire avec un début, un milieu et une fin. L’ensemble est plutôt pensé comme une série thématique. »

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Dans le travail à la gouache et l’aquarelle de Johanna Failer, vous ne trouverez pas d’effets inutiles et gratuits, tout est dans la vérité ou plutôt le vraisemblable pour celles et ceux qui n’ont jamais voyagé en ces contrées tropicales synonymes d’inépuisable ressource. A la lecture de ses peintures, tous les sens sont comme activés… On se questionne alors sur le rapport qu’elle entretient avec cette forêt tropicale, elle qui a passé du temps au Panama et en Colombie alors qu’elle n’avait encore que quinze ans. L’espagnol est d’ailleurs devenu sa deuxième langue maternelle. On est alors à peine étonné d’apprendre de sa bouche qu’elle vient de vivre quelques temps à l’extrême pointe sud de l’Espagne, à Tarifa (Andalousie) avant de revenir à Dresde. Entretemps elle sera retournée au Panama pour une résidence en création, en 2018.

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Johanna : « Je suis arrivée ici à Namur avec l’intention de travailler autour de sensations rencontrées au Panama. Des sensations qui ont continué à mûrir dans mon esprit par la suite. On ne peut pas parler à proprement dit de souvenirs précis de moments qui ont été vécus sur place mais plutôt de traditions liées au mode de vie local et d’observations de la faune et de la flore. J’ai ressenti que c’était le bon moment pour moi de travailler sur une retranscription. En général, j’ai besoin de temps entre le moment où je me retrouve dans des nouveaux environnements et le moment de création. J’ai par exemple en tête quelques scènes observées ici à Namur. Je les peindrai plus tard de retour à Dresde. Je suis souvent dans un décalage temporel face à ce que j’observe ou je vis et ce que j’en fais. »

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On l’a bien compris, Johanna ne peint pas ses souvenirs mais les transcende sous formes narratives issues de son imaginaire lui même nourri de ses voyages. Une sorte de retranscriptions de réalités intérieures. Le peintre Michaël Andrews (1928 – 1995) aimait dire qu’il y a une « différence incroyable entre idée et imagerie , « on ne peut pas, mais absolument pas, peindre les idées. Les tableaux réalisés selon des idées (précises) sont ceux qui s’effondrent. » Son prochain projet de voyage ? L’Argentine. Un aller simple nous précise t-elle. Pour y travailler sa peinture bien sûr, et en parallèle, pourquoi pas y enseigner l’Allemand. Y peindra-t-elle son imagerie de Namur ?

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Johanna Failer sur le web :
www.johannafailer.de
www.instagram.com/j_failer


Texte et photos (sauf autre mention précisée) : Jean-François Flamey / CCNamur
Namur, décembre 2019